Besoin de Nature

(Reprise de la préface à l’ouvrage de Pascale D’Elm « Se régénérer grâce à la nature »)

Au cours de leur histoire, de nombreuses sociétés humaines se sont regroupées dans des villages, des bourgs ou des villes, se coupant ainsi progressivement de la nature. Aujourd’hui, la moitié de l’humanité vit dans des agglomérations. Et le développement récent des technologies modernes – télévision, Internet, téléphones portables…-,  en incitant nos contemporains à passer de plus en plus de leur temps dans le monde virtuel qu’elles proposent, a considérablement accentué ce phénomène.

Le besoin de nature

Pourtant, cette coupure avec la nature, plus ou moins forte selon le moment de l’histoire, l’échelle des agglomérations ou la culture de l’époque concernée, a régulièrement suscité chez certains urbains, comme en réaction, le désir d’un « retour à la nature », vécu ou imaginé.

Ainsi, pour prendre l’exemple du XIXè siècle, l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau, le mouvement romantique, ou encore l’oeuvre et la démarche d’Henri Thoreau[1] aux Etats-Unis, et la large audience qu’ils ont eu, tendent à montrer que le besoin de nature chez l’homme reste très présent et très prégnant quelque soit l’époque et le niveau de développement. La mode des vacances balnéaires dans les pays occidentaux, la vogue des maisons de campagne, le développement du mouvement naturiste, les retours à la terre des années 1960, ou le marché des animaux de compagnie, constituent d’autres expressions, contemporaines, directes ou détournées, de ce même besoin.

Pourquoi ce besoin de nature ? Sans doute, tout simplement, parce que nous, êtres humains, sommes une partie de cette nature. Comme toutes les autres composantes vivantes de la planète, Homo sapiens est issu d’une longue  co-évolution avec d’autres nombreuses espèces dans des milieux variés. Ce que nous appelons « civilisation » n’est, historiquement, apparue que très récemment au regard de l’origine de notre espèce. L’essentiel (90%) de l’histoire de cette co-évolution s’est déroulé dans et avec la nature. C’est pourquoi notre constitution cellulaire, notre fonctionnement biologique et même notre cerveau sont intrinsèquement imprégnés de cette naturalité [2]. Comme le soutient Edward O. Wilson, biologiste mondialement connu, notre affinité naturelle pour la vie est l’essence même de notre humanité et nous lie à toutes les autres espèces vivantes. Il n’est donc pas étonnant, il est même tout à fait sain, que nombre de nos contemporains ressentent, plus ou moins régulièrement, ce besoin parfois « viscéral » d’aller marcher en forêts, se baigner dans la mer, gravir des montagnes ou faire du ski dès qu’ils en ont la possibilité ; de s’entourer d’animaux et de plantes et de cultiver un jardin si cela leur est accessible ; de déguster des fruits ou des légumes frais de saison… ou, pour les plus privilégiés, d’aller faire du trecking au Ladack !

Hélas, il devient de plus en plus difficile de profiter de ces plaisirs pour la plupart si simples, si naturels, et si légitimes. Car la nature – en particulier la nature sauvage – se dégrade et recule à peu près partout sur la planète et ce à un rythme effrayant ; les causes principales : l’artificialisation croissante de nos territoires, le recul accéléré des écosystèmes sauvages, l’appauvrissement ou de la simplification des milieux, sans oublier les pollutions chimiques modernes, complexes et insidieuses que nos cinq sens ne nous permettent même plus de détecter !

« Life-support system »

Pourtant, la nature nous est absolument nécessaire. Bien sûr, tout d’abord, pour répondre à l’ensemble de nos besoins vitaux et, simplement, pour être en bonne santé. Il ne peut y avoir d’êtres humains sains dans un environnement malsain. Les anglos-saxons ont inventé une expression qui capte en quelques mots ce rôle fondamental de la nature : ils l’appellent notre « life-support system », ce qui peut se traduire par « notre système qui porte, soutient et conditionne la vie ». De fait, avant même de penser aller vers la nature pour répondre à quelque besoin que ce soit, la nature nous porte et conditionne notre vie d’emblée. La gravité nous impose en permanence ses lois ; chaque seconde, notre organisme  inhale l’air que les milieux réussissent encore à régénérer sainement ; plusieurs fois par jour, nous nous désaltérons d’eau et nous nous nourrissons de produits végétaux ou animaux, plus ou moins transformés par notre technologie. Et la rotation quotidienne de la planète sur elle-même nous impose une  succession d’éveils et de sommeils.

Une stimulation pour nos sens et notre esprit

Mais la nature peut répondre à bien plus qu’à nos seuls besoins physiologiques. Si nous voulons et savons aller sereinement à sa rencontre, surtout vers une nature la plus sauvage possible, elle suscitera le  réveil de nos sens souvent assoupis ou même anesthésiés par notre vie moderne. Notre sensibilité en sera, elle aussi, réveillée et attisée. Le contact avec la nature deviendra alors plus proche, plus profond, plus nourricier. La conscience de son calme, de  sa beauté, de son harmonie, de son mystère même, nous touchera, y compris dans ce qu’il y a de beau, d’harmonieux et de mystérieux en nous. Nous avons alors toutes les chances d’en retirer des bienfaits : paix intérieure, sentiment de réconfort et même certaines formes de guérison, en tout cas, de régénération physique et psychique. Peut-être que le bénéfice ultime résidera, tout simplement, dans la sensation quasi jouissive de se sentir pleinement vivant et, par là même, en complète interrelation avec ce qui est vivant autour de nous.

Ce développement de notre sensibilité et de notre conscience, grâce au contact avec la nature, pourra également nous permettre de mieux accéder à nos émotions, souvent bridées ou niées par notre culture dominante qui tend à privilégier le mental, le rationnel et l’abstrait : émotion de la surprise, voire émerveillement, joie toute simple de toucher, de sentir l’épaisseur humide de la terre….;  surprise émue de tomber nez à nez avec un chevreuil au détour d’un sentier forestier…. ou de capter le sourire timide de cette vielle dame, seule, sur son banc, dans un parc publique ; grand classique mais inépuisable : émerveillement devant un coucher de soleil particulièrement grandiose !

La nature  peut également nous amener à dépasser des émotions que nous aimons moins, par exemple, nos peurs : peurs indicibles ; peur du vivant, du viscéral, de l’inattendu ; peur de l’autre dans son altérité ou de son « étrangèreté », animal ou humain, ce qu’a si bien expliqué = François Terrasson[3], biologiste et, sans nul doute, ‘écopsychologue’ avant l’heure. Mais il faut préalablement désirer et en accepter l’expérience : dans l’isolement diurne voire nocturne d’une forêt inconnue ou d’alpages lointains ; ou seul au cours d’un séjour dans le désert. C’est d’abord une accentuation de nos peurs qui risquent, d’abord, de stimuler une avalanche de fantasmes, de croyances ou de visions extravagantes… Si nous tenons bon, en nous appuyant sur notre conscience la plus profonde et notre envie de rencontre forte avec la nature qui est là, nous nous rendrons compte que ce ne sont là que constructions mentales sans consistance qui seront balayées par le contact vrai et direct avec la réalité. De puissantes sensations de paix tout autant d’énergie émergeront, avec, là aussi, la conscience d’être pleinement vivant.

Enfin, surtout si nous avons expérimenté ces dépassements de peurs dans la nature, la présence et le contact avec un milieu, surtout très préservé, peut contribuer significativement à l’élévation de nos esprits à des niveaux inédits, par de vastes et surprenantes prises de conscience. Ce n’est évidemment pas un hasard si les monastères, les lieux de retraites ou même, de plus en plus fréquemment, des séminaires d’organisations et d’entreprises, sont localisés dans des sites naturels d’une beauté souvent exceptionnelle et d’un silence presque sidéral. Parce que tels lieux, en nous éloignant de notre quotidien agité, stressé, superficiel et bruyant, apportent calme, harmonie et recueillement, propres à nous régénérer et nous conduire vers l’essentiel.

Mais ces dissertations pourront paraître bien intellectuelles autant que lointaines et abstraites voire étrangères à celles et ceux qui vivent dans des banlieues délabrées ou laides à souhait, dans des villes nouvelles complètement minérales, sans parler, en Russie, en Chine ou ailleurs, dans ces villes spécifiquement bâties autour d’activités industrielles, éloignées de tout, totalement déshumanisées, totalement dévitalisées. Dans ces espaces si peu hospitaliers, comment s’étonner que l’humain se durcisse jusqu’à la violence, se soumette jusqu’à l’esclavage ou s’insensibilise jusqu’à des formes d’autisme, s’il ne trouve pas l’énergie de se révolter ou de s’enfuir ? Mais il n’y a pas que dans ces espaces extrêmes que le durcissement intérieur, la violence, la soumission et l’insensibilisation se rencontrent. Ils se rencontrent aussi en France, dans des banlieues largement déshumanisées du fait de leur architecture et de leur urbanisme sans âme, dans certaines villes nouvelles et même dans nombre de nos campagnes où la monoculture intensive a pu dénaturaliser presque complètement nombre de nos paysages. Il suffirait pourtant qu’au moins un peu de « vraie » nature y soit réinstallée – pas ces interminables et ennuyeuses pelouses bordées de tristes haies murales   stéréotypées –  des espaces imitant, autant que possible, les écosystèmes naturels des alentours, pour redonner un peu de vie à ces lieux et, paradoxalement, y apporter un peu d’humanité. L’apaisement apporté par cet apport du ‘sensible’ dans le vivant pourrait susciter des prises de conscience initiatrice d’évolutions dans les comportements ou les changements individuels.

La multiplication d’expériences nouvelles de retour et de contact avec la nature, comme, par exemple, celles exposées dans le très beau livre de Pascale D’Erm[4], chacune à leur manière, montrent que nous sommes de plus en plus nombreux à éprouver le désir de revenir à ce qu’il y a finalement de plus essentiel : célébrer et jouir de la vie, sous toutes ses formes, sous toutes ses dimensions.

L’écopsychologie, approche inédite et encore émergente en France, en explorant et proposant des passerelles de compréhension et de perception de notre interdépendance entre nos connaissances du fonctionnement de la nature et nos psychés, devrait, dans les années qui viennent, prendre toute sa place pour expliquer, soutenir et faire essaimer de nouvelles pratiques et expériences en faveur d’un futur préservé et épanoui de l’humanité et de la planète.


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[2] C’est ainsi que, par exemple, que Michael E. Soulé avance que notre difficulté actuelle à appréhender les problèmes planétaires globaux tiendrait à ce que nos organismes, donc nos cerveaux, ont évolué pour l’essentiel à l’échelle d’une vallée ou d’un écosystème d’échelle régionale (Cf. le chapitre dont il est l’auteur dans l’ouvrage collectif Biodiversity, dont E.O Wilson est l’éditeur ; National Academy Press, Washington D.C, 1988)

[3] Cf. son ouvrage « La peur de la nature », mentionné ailleurs sur ce blog.

[4] Se régénérer grâce à la nature, éditions Ulmer, Paris, 2010