Le Grand Tournant

Le Grand Tournant  et ses Trois Dimensions

 Le concept et l’approche du Grand Tournant ont initialement été inventés et théorisés par l’économiste David C. Korten avec son ouvrage «The Great Turning: From Empire to Earth Community» (2006). L’écophilosophe Joanna Macy a élaboré sur ce concept et l’a développé de manière très éclairante et pragmatique, selon moi, pour approcher la crise écologique actuelle et proposer trois dimensions d’actions pour contribuer à la résoudre. Je m’inscris complètement dans son approche.

Dans la présentation qui suit, j’ai puisé l’essentiel sur son site (http://www.joannamacy.net/thegreatturning.html) dont j’ai traduit le texte.

Qu’est-ce que le Grand Tournant ?

Le Grand Tournant – appelé ailleurs Révolution Ecologique – est le nom de l’aventure cruciale de notre temps: le passage de la société de croissance industrielle à une civilisation soutenable pour la vie. 

Les crises écologiques et sociales auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui sont suscitées et entretenues par un système économique qui dépend d’une croissance accélérée. Cette économie politique auto-destructrice fixe ses objectifs et mesure ses performances en termes d’augmentation constante des profits des entreprises – en d’autres termes par la rapidité avec laquelle des matériaux peuvent être extraits de la Terre et transformés en produits de consommation, en armements ou en déchets.

Une révolution est en marche parce que les gens se rendent compte que nos besoins peuvent être satisfaits sans détruire notre monde. Nous avons les connaissances techniques, les outils de communication et les ressources matérielles pour produire assez de nourriture, pour garantir un air pur et suffisamment d’eau et pour répondre à nos besoins énergétiques rationnels. Les générations futures, s’il y a un monde vivable pour eux, tourneront leur regard vers cette transition historique vers une société soutenable pour la vie que nous sommes en train d’expérimenter aujourd’hui même. Et ils pourront bien appeler cette période le Grand Tournant.

 Qu’il soit ou non reconnu par les médias contrôlés par le monde des affaires, le Grand Tournant est une réalité. Bien que nous ne pouvons pas encore savoir s’il va s’imposer à temps pour assurer la survie des êtres humains et des autres formes de vie complexes, nous savons qu’il est en cours. Et il est en train de prendre de l’ampleur, à travers les actions d’innombrables individus et des groupes à travers le monde. Voir cela comme le contexte plus large de nos vies éclaircit notre vision et suscite notre courage.

 Quelles sont les trois dimensions d’actions du Grand Tournant ?

 1. Les actions pour ralentir les dommages causés à la Terre et à ses êtres vivants

Peut-être l’aspect le plus visible du Grand Tournant sont ces actions qui incluent tout le travail politique, législatif et juridique nécessaire pour réduire la destruction de la planète, ainsi que des actions directes telles que : blocus, boycotts, désobéissance civile, et autres formes de refus. Quelques exemples :

  •  La documentation sur les effets écologiques et sanitaires de la société de croissance industrielle;
  • Le lobbying et les protestations contre l’Organisation mondiale du commerce et contre les accords commerciaux internationaux qui mettent en danger les écosystèmes et compromettent la justice sociale et économique;
  • La dénonciation des pratiques des entreprises qui sont illégales et contraires à l’éthique;
  •  Les blocus et les veilles menés sur les lieux de destruction de l’environnement, tels que les forêts anciennes menacées de la coupe à blanc ou les décharges nucléaires (en France, on mentionnera, par exemple, l’opposition à l’aéroport de ND des Landes ou à l’exploitation des gaz de schistes.

 Ce type d’actions vise à gagner du temps. Elles permettent de sauver des vies, des écosystèmes, des espèces et des cultures, ainsi que certains réservoirs génétiques, dans l’intérêt de la société soutenable à venir. Mais elles ne suffisent pas pour permettre à cette société d’advenir.

2. L’analyse des causes structurelles et la création d’alternatives structurelles nouvelles

La deuxième dimension du Grand Tournant est tout aussi cruciale. Pour nous libérer nous-mêmes et notre planète des dommages infligés par la société de croissance industrielle, nous devons comprendre ses ressorts. Quels sont les accords tacites qui créent une richesse obscène pour quelques-uns, tout en appauvrissant progressivement le reste de l’humanité ? Quelles sont les causes interconnectées qui nous ligotent à cette économie insatiable qui utilise notre Terre comme un réservoir  de ressources tout comme un égout ? Ce n’est pas un beau tableau, et il faut du courage et de la confiance en notre propre bon sens pour voir les choses en face; mais nous sommes bien en train  de démystifier les rouages de l’économie mondiale. Quand on voit comment ce système fonctionne réellement, nous sommes moins tentés de diaboliser les hommes politiques et les chefs d’entreprise qui lui sont asservis. Et en dépit de toute la force apparente de la société de croissance industrielle, nous pouvons également voir sa fragilité : combien elle est dépendante de notre soumission, et comment elle est condamnée à se dévorer elle-même.

 En sus d’apprendre comment le système actuel fonctionne, nous sommes également en train de créer des alternatives structurelles nouvelles. Dans d’innombrables localités, comme des jeunes plantes qui poussent à travers les décombres, de nouvelles formes sociales et économiques émergent et se multiplient. Nous n’attendons pas que nos politiciens nous rattrapent, nous sommes déjà en train de nous regrouper pour agir dans nos propres communautés. S’écoulant de notre créativité et de notre collaboration au nom de la vie, ces actions peuvent sembler encore marginales, mais elle portent les semences de l’avenir.

 Quelques initiatives s’inscrivant dans cette dimension:

  • Les groupes d’enseignements sur le tas et des groupes d’étude sur la société de croissance industrielle;
  • Les stratégies et programmes de défense non-violente et citoyens;
  • La réduction de la dépendance aux énergies fossiles et nucléaires et la conversion à des sources d’énergies renouvelables (cf. le mouvement de Villes de Transition, par exemple);
  • 
Les modes de vie collaboratifs comme l’habitat groupé et les éco-villages;
  • Les Oasis en Tous Lieux, concept initié par Pierre Rabhi
  • Le mouvement « Slow » et ses déclinaisons : Slow food, Slow Cities...
  • La mouvement et  les pratiques de la permaculture
  • 
Les jardins partagés, les coopératives de consommateurs, l’agriculture soutenue par les communautés (AMAP…) , la restauration des bassins versants, les monnaies locales et les systèmes d’échanges locaux, et bien d’autres initiatives de ce typef.

3. Le changement dans la conscience 



Ces alternatives structurelles ne peuvent pas prendre racine et survivre sans des valeurs profondément enracinées pour les soutenir. Elles doivent refléter ce que nous voulons et comment nous nous relions à la Terre et aux autres êtres vivants. En d’autres termes, elles exigent un profond changement dans notre perception de la réalité – et ce changement a lieu actuellement, à la fois en tant que révolution cognitive et éveil spirituel.

Les prises de conscience et les expériences qui nous permettent de faire ce changement s’accélèrent, et elles prennent de nombreuses formes. Elles émergent de notre souffrance pour le monde et font mentir les notions de l’ancien paradigme de l’individualisme farouche, basées sur le primat de l’individu et la croyance que l’homme est séparé  du reste de la nature. Elles émergent aussi comme des réponses positives en tant que percées dans la pensée scientifique ; par exemple : le réductionnisme et le matérialisme qui cèdent la place à la preuve que l’univers est bien vivant. Et elles émergent encore dans la réapparition des traditions de sagesse qui nous rappellent, une nouvelle fois, que notre monde est un tout sacré, digne d’adoration et de respect.

 Les nombreuses formes et les ingrédients de cette dimension sont, notamment :

  • La théorie générale des systèmes vivants;
  • L’écologie profonde et le mouvement profond et vaste de l’écologie ;
  • La spiritualité de la Création et la théologie de la libération;
  • Le bouddhisme engagé et des courants similaires dans d’autres traditions;
  • La résurgence de traditions chamaniques;
  • L’écoféminisme;
  • La permaculture, au niveau de sa philosophie
  • Le mouvement de simplicité volontaire ; et bien entendu :
  • L’écopsychologie et ses nombreuses déclinaisons et applications

Les réalisations que nous effectuons dans la troisième dimension du Grand Tournant nous évitent de succomber soit à la panique soit à la paralysie. Elles nous aident à résister à la tentation de faire la politique de l’autruche ou de nous tourner vers les autres à la recherche de boucs émissaires sur qui évacuer nos peurs et nos rages.

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